Es-tu trop sympa avec ton protagoniste ?

24/02/2020

Es-tu trop sympa avec ton protagoniste ?

J’ai reçu ma plus grande leçon de storytelling quand mon ex-mari au moment de notre séparation m’a lancé : « Je m’emmerde avec toi. On ne se dispute jamais. »

À l’époque, je me suis dit qu’il y avait un truc qui tournait pas rond chez lui. Assurément, il confondait la passion et le chaos ! Et que vouloir à tout prix se fritter avec son conjoint pour avoir l’impression de se sentir vivant était le signe d’un gros dossier à travailler au niveau de son développement personnel.

J’étais jeune (25 ans), timide, introvertie, sensible, avec une capacité de répartie nulle, et mon animal totem était la tortue. Quand l’intensité émotionnelle de la relation devenait trop forte, je rentrais dans ma carapace, et ensuite, cours toujours pour me faire sortir un mot !

Je détestais le conflit ! J’appréhendais toutes disputes qui, pour moi, étaient synonymes de séparation, donc perte de l’amour de l’autre. Un mécanisme sûrement hérité de l’enfance où nous apprenons à ne pas nous rebeller, ni à hausser le ton, ni à dire ses quatre vérités, sous peine de se retrouver puni ou avec une fessée. La plus grande peur d’un enfant étant de perdre l’amour de ses parents, ce mécanisme de survie et d’adaptation a vite fait de perdurer à l’âge adulte.

Depuis, j’ai fait du chemin. J’ai travaillé sur ces mécanismes et ai appris qu’on pouvait dire ce qu’on n’avait sur le cœur au travers d’une communication claire et sereine, et surtout, que cela ne remettait pas en cause l’affection/amour qu’on pouvait porter à quelqu’un.

Et puis, dès fois, un mot de travers, une phrase humiliante, des yeux en l’air, un sourire narquois au bord des lèvres, un silence lourd de sens, suffisent à déclencher une tempête interne parce que cela vient appuyer sur le bouton d’un mécanisme issue d’une blessure encore non observée, donc non consciente, ou consciente mais dont la décision de s’en affranchir n’est pas encore prise.

Et un conflit peut survenir, qu’il soit interne ou externe.

Personne n’est à l’aise avec le conflit. Nous sommes des êtres profondément sociaux. La survie sociale a tout autant été nécessaire à notre évolution que la survie physique. Selon une étude réalisée par IRM en 2011, par la National Academy of Sciences of the United States of America*, un rejet social intense active les mêmes zones du cerveau qu’une douleur physique. Dit plus simplement, le conflit, ça fait mal !

Et pour cause, le cerveau n’aime pas les changements d’état et recherche par tous les moyens le bien-être physique, émotionnelle et psychique. Il aime par-dessus tout être en confiance et serein au sein de son environnement connu. C’est ainsi que changer de lieu de vie, changer de carrière, changer de partenaire, changer de marque de produit, changer de prestataires (médecin, kiné, dentiste, coiffeur…) vient perturber le cerveau.

Pourtant, notre évolution a été possible parce que nous sommes aussi des êtres profondément curieux, aventuriers, pionniers ; nous aimons explorer notre environnement et dépasser nos limites. Dit autrement, la prise de risques fait aussi partie de notre mécanisme naturel.

Et c’est là où le conflit se joue : dans cette bataille entre désir et peur.

La raison d’être d’une histoire est de nous permettre d’expérimenter ce conflit, mais dans le confort de notre canapé ou d’une salle de cinéma. Le conflit est l’énergie vitale d’une histoire. Sans conflit, une histoire n’existe pas.

Au travers d’un personnage fictionnel ou basé sur une personnalité publique, un lecteur ou un spectateur va pouvoir vivre des situations physiquement, émotionnellement et psychologiquement challengeantes, mais sans se mettre réellement en danger.

Les dernières recherches en neurosciences montrent que le cerveau d’un lecteur ou d’un spectateur n’est absolument pas passif lorsqu’il lit un roman ou regarde un film, bien au contraire. Les zones activées du cerveau sont exactement les mêmes que s’il vivait l’expérience, mais le cerveau sait faire la différence entre la réalité et la fiction. Donc, aucune souffrance pour lui ! Et l’expérience émotionnelle et sensorielle vécue au travers de cette histoire se rangera bien sagement dans sa base de données mémorielles.

Ainsi, il n’est pas étonnant que le storytelling soit l’outil le plus puissant, le plus ancien et le plus nécessaire à l’évolution de l’Homme.

En tant qu’auteur, c’est ton job de créer une histoire qui permettra à ton lecteur de faire l’expérience de tout ce qu’il cherche à éviter, à rationaliser, à affronter ou à s’empêcher d’accomplir dans sa réalité parce qu’il est pétri de peurs, de croyances ou d’idées reçues. Au travers de l’avatar que tu vas créer (=ton protagoniste ou toi-même si tu es le sujet de l’histoire), le lecteur veut savoir ce qu’il lui coûterait émotionnellement, et quelles seraient les sentiments et les sensations qu’il éprouverait, si lui ou une personne de son entourage se retrouverait dans la même situation dans la « vraie » vie.

Puisque le conflit provoque une certaine souffrance, lorsque nous traversons une épreuve ou sommes confrontés à un challenge, nous souhaitons une résolution rapide du problème à traiter. En storytelling, c’est l’inverse ! Plus le conflit dure et se complexifie, meilleure sera la résolution de ton histoire, et donc la récompense pour ton lecteur/spectateur.

développement de personnage

Ainsi, pose-toi la question : quelle est ta relation avec le conflit ?

Et surtout, cela se répercute-t-il dans ton écriture ? Évites-tu à ton personnage de se confronter à des obstacles externes ou internes ? Rends-lui-tu la vie facile ? Affronte-t-il les épreuves avec beaucoup trop facilité ?

Si c’est le cas, tu as un problème, puisque ton personnage principal est un être comme les autres. Il a un objet du désir, mais comme tout le monde, s’il pouvait atteindre cet objectif sans rien changer dans ses habitudes ou ses comportements, ça l’arrangerait !

Or, ton job, c’est de lui scier les pattes pour qu’il quitte sa rive A (son monde connu, sécurisant), puis entreprenne son chemin de transformation (traverser la rivière) pour enfin poser le pied sur la rive B.

Dit autrement, ton job en tant que conteur d’histoires, c’est de ne pas être sympa avec ton protagoniste !

Voici quelques questions pour t’aider à faire un bilan de ton conflit dominant :

1/T’es-tu assuré.e que les fondations pour le conflit dominant de ton histoire sont posées dès le début de ton roman ? Le lecteur peut-il repérer les potentielles frictions internes/externes qui vont être générées par la bataille entre désir et peur.

2/As-tu établi les contradictions internes auxquelles fait face ton protagoniste :
>ce que ton personnage croit de la situation/ ce qui est la vérité de la situation
>ce qu’il désire avoir / ce qu’il a vraiment
>ce que ton personnage désire / ce qui est attendu de lui ou d’elle (par la société, par une équipe, par un partenaire, par sa famille…)
>le protagoniste (son système d’égo) / son vrai soi (son plus haut potentiel)
>son objectif externe / son objectif interne (par exemple : objectif externe : trouver un travail / objectif interne : besoin de reconnaissance)
>ses peurs / ses objectifs externes-internes
>le protagoniste / l’antagoniste (qui est le photo-négatif de ton protagoniste)

3/Est-ce que le conflit dominant force ton protagoniste à passer à l’action, c’est-à-dire soit à le rationaliser soit à amorcer un changement interne (comportements, pensées, croyances, système de valeurs)

4/Est-ce que ton conflit dominant s’intensifie au fur et à mesure de l’intrigue ?

5/As-tu placé des éléments narratifs (informations, fausses pistes, indices) qui intensifie le conflit dominant en vue de la résolution ?

6/ Une fois la révélation connue, le conflit dominant ainsi que l’arc de transformation de ton protagoniste fait-il toujours sens pour le lecteur ?

Belle semaine !


Carole

 

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*Source : E.Kross et al., « Social Rejection Shares Somatosensory Representations with Physical Pain, » Proceeding of the National Academy of Sciences of the United States of America 108, no .15 (April 12, 2011) :6270-6275. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3076808, in L.Cron, “Wired for Story. The Writer’s Guide to Using Brain Science to Hook Readers from the Very First Sentence”, Ten Speed Press, Berkeley, 2012.

Crédit photo : Noah Buscher/Unsplash - Pixabay

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